Mark Weisbrot
The Huffington Post, 11 janvier, 2017

The Hill, 9 janvier, 2017

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Si la première victime de la guerre est bien, selon le vieil adage, la vérité, force est de constater que la première victime de la Nouvelle Guerre Froide est l’ironie. Nos journalistes les plus reconnus n’ont pas l’air d’avoir repéré l’ironie orwellienne du Sénateur John McCain demandant au directeur du Renseignement national (Director of National Intelligence, DNI) James Clapper si Julian Assange avait une quelconque crédibilité, durant l’audition de vendredi dernier au Sénat. Assange a maintenu que les courriels–hackés ou fuités- du Parti Démocrate ne proviennent pas du gouvernement russe ou d’un quelconque autre gouvernement.

Il est pourtant notoire que Clapper a menti au Congrès au sujet d’une sérieuse violation des droits constitutionnels de millions de citoyens des Etats-Unis. Ce mensonge est un crime pour lequel il aurait d‘ailleurs pu être poursuivi.

En mars 2013, Clapper a menti en répondant « Non monsieur » à la question : « Est-ce que la NSA collecte un quelconque type de donnée sur des millions, ou des centaines de millions d’États-uniens ? ». Il admettra plus tard qu'il avait fait une fausse déclaration.

Clapper a menti de nouveau durant une audition au Sénat des Etats-Unis le 6 janvier, lorsqu’il a dit qu’Assange était « mis en accusation » pour un « crime sexuel ». Dans les faits, Assange n'a pas été mis en accusation pour quoi que ce soit, et le gouvernement suédois ne l’a accusé d’aucun crime. En fait, c’est un prisonnier politique et le Groupe de travail sur les détentions arbitraires des Nations Unies a déclaré qu’il est détenu de façon arbitraire depuis 2010 par le Royaume-Uni et la Suède, et a ordonné qu'il soit libéré et indemnisé. Dès les premiers jours de sa persécution politique, Assange a proposé de coopérer avec les autorités suédoises à toutes les enquêtes le visant, et annoncé sa disposition à se faire interroger à n’importe quel moment à Londres. Il ne peut pas retourner en Suède sans avoir la garantie qu’il ne sera pas envoyé ensuite aux Etats-Unis, où il risque vraisemblablement la prison (avant même d’être jugé) pour avoir divulgué des documents fuités dévoilant des crimes de guerre du gouvernement des Etats-Unis et d’autres faits embarrassants. Tout indique que les ministères des Affaires étrangères suédois et britannique collaborent avec le gouvernement US afin de le maintenir emprisonné.

Si un jury devait pondérer la valeur du témoignage de Clapper face à celui d’Assange, le choix serait rapidement fait. Clapper est un menteur en série certifié, et en 10 ans de révélations de Wikileaks personne jusqu’à présent n’a démontré qu’Assange a menti.

Ceci dit, il est entièrement possible que le gouvernement russe soit impliqué dans l’affaire des courriels  hackés, et Assange et Wikileaks ne sont pas nécessairement en mesure d’identifier la source originale de la fuite, ce qui est très compliqué à faire. Néanmoins, nous le peuple attendons toujours que nous soient présentées les preuves du soi-disant piratage informatique russe.

Mais les médias se sont montrés tellement distraits par l’effervescence suscitée cette soirée à thème des années 50 où le but est de détester Poutine et la Russie à tout prix, que l’absence de preuves est devenu presque sans importance dans le discours médiatique dominant. Le rapport du DNI publié vendredi, censé fournir au public les preuves selon lesquelles le gouvernement russe aurait piraté des courriels dans le but d’influencer les élections des Etats-Unis, ne contient en fait aucune preuve confirmant cette thèse. Il était évident que Trump était le candidat préféré de Poutine et de son gouvernement. Mais nous n’avons pas besoin de preuves pour nous en rendre compte, la simple logique suffit. Quel gouvernement ne favoriserait pas un candidat qui promet de meilleures relations ?

Près de la moitié du rapport consiste en attaques de bas de gamme contre des média russes dont la chaîne de télévision Russia Today. Voilà une autre situation ironique : les médias qui ont fait basculer l’élection en faveur de Trump n’étaient pas russes mais bien Etats-uniens, malgré le fait que la plupart de ses journalistes et des éditorialistes trouvaient le candidat répulsif. L’énorme avantage de Trump en matière de publicité gratuite ne lui a pas seulement fait gagner les éléctions primaires. mais aussi la présidentielle. Ce sont les médias des Etats-Unis qui ont donné beaucoup d’importance à la lettre du directeur du FBI James Comey, en l’utilisant pour faire diversion des scandales de Trump, dont les accusations de harcèlement sexuel, lors des 11 derniers jours cruciaux de la campagne durant lesquels des millions d’électeurs faisaient le choix de leur candidat.

Autre fait ironique : les Etats-Unis influencent des élections (et renversent des gouvernements) dans le monde entier depuis plus d’un siècle. Combien de centaines de millions de personnes, en passant de l’Indonésie au Chili et des douzaines d’autres pays, auraient préféré que les Etats-Unis se limitent à faire dans leurs pays rien de plus que ce dont on accuse aujourd’hui la Russie ? Bien sûr il ne s’agît pas ici de justifier les interventions étrangères, mais si nous voulons comprendre la situation actuelle il faut tenir compte de ces faits. L’intervention de Washington en Ukraine, par exemple, a aidé à faire basculer ce pays dans une guerre civile qui est à la base de l’actuelle situation de Guerre Froide entre les USA et la Russie.

La couverture médiatique est digne d’un spectacle de cirque, tout particulièrement avec les acrobaties de divers hommes politiques qui jonglent avec des enjeux de Guerre Froide et de paix et qui seraient bien stupides de croire en la bonne foi des agences de renseignement, après que celles-ci aient menti tellement de fois, des supposées armes de destruction massives en Irak à la résolution du Golfe du Tonkin ayant entraîné la Guerre du Vietnam.

Selon le récit officiel ils ne peuvent pas révéler comment ils savent ce que le gouvernement russe a fait parce que cela compromettrait leurs sources et/ou leurs méthodes. Désolé les amis, mais vous êtes en train de menacer d’empirer encore plus les relations avec une superpuissance possédant l’arme nucléaire, alors montrez vous plus convaincants. Comme l’a dit George W. Bush, « Bernez-moi une fois, honte à vous... Bernez-moi deux fois…Vous ne me referez pas le coup! »


Mark Weisbrot est co-directeur du Center for Economic and Policy Research à Washington. Il est également président de l’organisation Just Foreign Policy.

Traduction par Luis Alberto Reygada et CEPR.