Mark Weisbrot
The New York Times, 20 avril, 2017

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Si le résultat du premier tour des élections présidentielles françaises prévues dimanche est totalement imprévisible, c’est en partie à cause de l’essor soudain de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages. Les médias le décrivent comme un populiste d’extrême gauche, et les attaques à son encontre s‘intensifie à mesure que sa popularité augmente.

L’une des critiques les plus répandues à son égard est que son programme économique pour relancer la croissance en France tout en réduisant le chômage de masse et les inégalités est irréaliste.

L’est-il vraiment, cependant ?

M. Mélenchon ferait certainement face à des obstacles politiques significatifs s’il était élu, et aurait besoin de rallier un soutien politique pour son programme au parlement. Mais l’économie française, en dépit de sérieuses difficultés, pourrait s’accommoder, et même bénéficier, de son programme.

Le candidat veut réduire le chômage de 10%, son niveau actuel, à environ 6% dans les cinq prochaines années, à travers, entre autres, l’augmentation des dépenses publiques de 275 milliards d’euros, soit environ 2,3% du PIB. Ce budget serait dédié à un appui conséquent à des projets d’énergie renouvelable et de protection de l’environnement, à des programmes de logement et de lutte contre la pauvreté ainsi qu’à une baisse de l’âge de la retraite et une augmentation des salaires dans la fonction publique.

Les critiques de M. Mélenchon affirment que la France vit déjà au-dessus de ses moyens. Les Français jouissent d’un niveau de sécurité économique et d’un niveau de vie dont beaucoup d’Américains peuvent seulement rêver : protection maladie universelle, gratuité des crèches et des universités publiques, des semaines de travail de 35h, une espérance de vie plus élevée et une consommation d’énergie et des émissions de gaz à effet de serre par habitant plus bas qu’aux Etats-Unis. D’après les opposants de M. Mélenchon, le nouveau gouvernement devra s’atteler à réduire la dette publique.

Mais les chiffres ne plaident pas en leur faveur.

L’unité de mesure la plus importante de la dette publique d’un pays est la somme des intérêts de la dette payés chaque année. La charge de la dette publique en France s’élève actuellement à 1,7% du PIB, un niveau modeste au regard des comparaisons historiques et de la plupart des benchmarks internationaux aujourd’hui. A titre de comparaison, la charge de la dette des Etats-Unis dans les années 1990 représentait 2,4% à environ 3,1% du PIB, et c’est durant cette période que le pays a connu la plus longue expansion économique de son histoire.

La France n’a pas non plus à s’inquiéter de l’inflation. L’inflation s’est établie à 1,1% l’an dernier, un niveau bien en-deçà de la cible, et le gouvernement peut emprunter à un taux d’intérêt réel (net d’inflation) quasiment nul.

Le principal problème économique de la France aujourd’hui est le même que celui de la zone euro : il n’y a eu pratiquement aucune croissance du PIB par tête depuis la crise financière internationale de 2008. Et les principaux responsables de cette situation sont les politiques malavisées inspirées de l’orthodoxie économique européenne.

D’après de nombreux économistes du Fonds Monétaire International (FMI) et d’Emmanuel Macron, ancien ministre de l’économie français et candidat à la présidentielle, la cause fondamentale du chômage en France est la rigidité du marché du travail et non, comme M. Mélenchon et d’autres le soutiennent, l’insuffisance de la demande. La solution des premiers consiste donc à réduire le coût du travail en réduisant le pouvoir de négociation des syndicats, en facilitant les licenciements et en durcissant les critères d’éligibilité aux aides sociales et aux allocations chômage.

De telles réformes ont été adoptées ces dernières années, dont la loi Macron qui a assoupli les conditions de licenciement. D’autres mesures de ce type ont été recommandées par le FMI et les autorités de l’Union Européenne.

Mais, pour ne citer qu’un seul exemple, la réduction des pensions de retraite décidée en 2010 était aussi peu nécessaire qu’impopulaire. En 2009, les projections de la Commission européenne montraient que les dépenses publiques de retraite n’augmenteraient que de 1% du PIB dans les 60 prochaines années. Etant donné que le PIB du pays est appelé à augmenter de plus de 100% sur cette période, cette augmentation aurait largement pu être financée.

Donc pourquoi s’interdire des investissements publics qui auraient des retombées positives réelles tout en créant de nouveaux emplois ?

Oui, le chômage élevé est une caractéristique de l’économie française depuis maintenant plusieurs décennies. Mais une relance budgétaire pourrait relancer la demande globale, et encouragerait ainsi les employeurs à recruter.

Les français peuvent aussi se permettre l’Etat providence qu’ils chérissent parce que la productivité du travail en France est élevée, légèrement supérieure à l’Allemagne. Une bonne productivité horaire du travail permet des salaires décents et, grâce à une imposition suffisante des revenus du travail et du capital, des dépenses sociales qui offrent une certaine sécurité économique.

Il existe, cependant, des contraintes émanant de l’Union Européenne. La France n’a pas de difficulté au niveau de sa balance du compte courant pour le moment mais si le pays tentait de relancer son économie dans un contexte d’atonie de croissance de la zone euro, il s’exposerait alors à un déficit insoutenable. Dans le cadre du traité de Maastricht, la France est supposée maintenir un déficit budgétaire inférieur à 3% du PIB. Cette exigence, assortie de l’engagement français au programme de réduction du déficit de l’Union Européenne, empêcherait la hausse des dépenses proposée par M. Mélenchon.

Mais l’Europe ne peut tolérer une nouvelle décennie de chômage de masse, qui obère l’avenir de tant de jeunes et alimente l’extrême droit xénophobe. C’est la raison pour laquelle M. Mélenchon a appelé à une renégociation des traités européens. Certains soutiennent que cette position est trop radicale. Cependant ce sont eux qui promeuvent une application stricte de politiques européennes qui ont échoué et alimenté par là un sentiment anti-européen qui met en danger le futur de l’intégration européenne. La France a suffisamment d’influence dans la zone euro pour l’aider à aller dans une meilleure direction.


Mark Weisbrot est co-directeur au Center for Economic and Policy Research [ndlr. Centre pour recherche économique et politique] à Washington, D.C., et président de Just Foreign Policy. Il est aussi l’auteur de “Failed: What the ‘Experts’ Got Wrong About the Global Economy” [Echec : ce que les « experts » n’ont pas compris en économie] (2015, Oxford University Press). Vous pouvez vous abonner à ses tribunes ici.

Traduction par Sarah Morsi.